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Trois nuances d'amour


L’amour est peut-être le sujet de conversation le plus intéressant. Ou plutôt : les amours.

Un être humain, trois amours

J’aime ma fiancée. J’aime mon mari. J’aime mes enfants. J’aime mon village. J’aime le poulet fermier. La langue française conjugue l’amour à tous les temps. André Comte-Sponville, philosophe, aide l’amant et l’ami à y voir clair avec leurs sentiments. Éros, philia, agapè déclinent l’amour en trois nuances.

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L’amitié vue par Michèle Narce, artiste peintre.Pourquoi aimons-nous tant l’amour ? Parce que nous sommes tombés dedans quand nous étions petits. Comme Obélix dans la potion magique. Le nouveau-né attrape le sein de sa mère pour téter. Il ne sait pas encore ce qu’est éros, ni même ce qu’est une mère. Il nage dans le lait et dans l’amour.

Les parents contemplent l’enfant, émerveillés. Eux aussi sont tout amour. Ils n’ont rien à attraper : seul compte un être humain tout petit, tout fragile. Ils n’aspirent qu’à le protéger. Une mère nourrit son enfant, et c’est le bonheur.

Puis la maman et le papa échangent un regard : et voilà encore de l’amour. Cette petite fille, ce petit garçon n’est sans doute pas né par hasard.

Da pueri cube. Artiste peintre : Michèle Narce.André Comte-Sponville a eu besoin de 152 pages pour décrire les subtilités de l’amour dans Le sexe ni la mort. Il a mis par écrit une conférence qui lui est réclamée aux quatre coins de la France.

Avec brio, il balise la quête de toute une vie. Il pointe les confusions. Il explique que l’amour est doté de trois pôles, dont deux sont nés dans la Grèce Antique. Il s'emploie à expliquer l’amour au public.

Éros ou l’amour passion

Voici d’abord éros ou « l’amour avant de se marier ». À table, sept hommes ont une idée peu banale pour un banquet d’hommes : au lieu de parler foot, sexe ou bagnole, ils décident de parler d’amour (1). Chaque convive défend un point de vue. Rectifions au passage : nous sommes en Grèce, à l’époque du philosophe Platon. Le football et les autos n’existent pas encore. Le machisme, lui, a déjà une longue histoire derrière lui.

L’un des convives, Aristophane, croit que l’être humain est voué à « chercher sa moitié », laquelle erre quelque part sur la planète. Cette moitié est unique. Quand il la trouve : ô joie ! En amour, nous ne serons plus jamais seuls. Les âmes et les corps fusionnent. Aristophane en est sûr : tout être humain tend vers un absolu de vivre ensemble.

Artiste peintre : Cécilia Makhloufi.Problème : Aristophane n’explique pas le désamour. L’expérience d’une vie démontre que le contrat d’exclusivité vieillit mal. Mais aussi que l’amour ne suffit pas au bonheur.

Socrate se lève à son tour. Il dit : l’amour repose sur le désir, donc sur le manque. Et quand il n’y a plus manque ? Lorsque l’être aimé est là, à disposition, nuit et jour ? Alors naît l’ennui. Bref, la passion amoureuse n’a qu’une issue : l’échec. Nous avions rendez-vous avec le bonheur ? Nous sommes au rendez-vous. Le bonheur a posé un lapin.

« Toute vie oscille comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui » est, selon André-Comte Sponville, la phrase la plus triste de la philosophie. C’est Schopenhauer qui l’a écrite au XIXème siècle, comme pour donner un écho fatal à l’exposé de Socrate.

Un autre poète résume éros avec lyrisme : « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ». Lamartine a juste oublié la suite : « Puis il ne me manque plus, et tout est encombré ». André Comte-Sponville a prolongé la pensée de Lamartine, l’étourdi. Nietzsche en rajoute une couche : « Beaucoup de brèves folies, voilà ce que vous appelez l’amour ; et à ces brèves folies le mariage met fin, par une longue sottise. »


L’amitié vue par le photographe Miguel Discart.Si le récit d’André Comte-Sponville s’arrêtait à éros, l’humanité entrerait en dépression. Mais le philosophe n’est d’accord, ni avec Socrate, ni avec Schopenhauer, ni avec Lamartine, ni avec Nietzsche. Ouf !

« Tomber amoureux, c’est facile. Aimer celle ou celui qui est là, c’est beaucoup plus difficile, argumente-t-il. Si nous voulons sauver nos histoires d’amour, ou simplement comprendre comment peuvent exister des couples heureux, alors nous avons besoin d’autre-chose (…). L’amour se prend en plusieurs sens ».

Philia ou la joie d’aimer

Photographie : Saint-Malo JMG Photos.Un homme croise une inconnue dans la rue : « Merci d’être si belle ! », ose-t-il, puis il poursuit son chemin sans se retourner. Après vingt ans de vie commune, une femme confie à un proche : « J’ai toujours du désir pour mon mari. Et surtout il est mon meilleur ami. » L’un et l’autre viennent, sans le savoir, de remettre au goût du jour le mot philia qu’affectionnaient les Grecs de l’Antiquité, en particulier le philosophe Aristote.

Philia, c’est l’amitié, mais au-delà de l'espace dans laquelle l’homme moderne la cantonne. Une mère, un père peut être l’ami(e) de son enfant. Une femme, un homme peut être l’ami(e) de son conjoint. Quand un être humain dit «je t’aime» et songe à philia, il ne pense pas « je te veux » ou « tu me manques ». Il est juste heureux que l’autre existe, qu’il soit ou non présent à ses côtés.

Philia exprime un sentiment où se mêlent la tendresse, l’empathie, la bienveillance, la fidélité dans le temps. Au sein du couple, philia exprime un désir : désirer le désir de l’autre. Aristote puis Spinoza expliquent comment un couple crée une puissance d'aimer, jusqu’à faire l’amour avec son (sa) meilleur(e) ami(e).

Avec éros, l’autre demandait beaucoup. Avec philia, l’autre ne demande rien. « Voilà pourquoi certaines déclarations d’amour sont magnifiques, d’autres encombrantes », commente André Comte-Sponville.

Avec philia, le philosophe reconnaît que certaines jeunes filles seront déçues en découvrant que la passion ne dure pas. Ou que si la passion dure, alors elle rend malheureux. Éros a besoin de philia pour faire durer un couple, lequel joue avec les deux pôles. « Qu’est-ce qu’un couple heureux ? C’est un couple où chacun des deux connaît l’autre très très bien, et l’aime quand-même (…). C’est l’amour qui aime la vérité de l’autre », écrit André Comte-Sponville.

Au fond, philia est peut-être le plus bouleversant des cadeaux : découvrir que l’on est aimé tout entier, pour ce qu’on est.

Agapè ou l’amour sans rivage

Les danseuses de Montmartre. Photographe : Pierre Bourhis.À nouveau, le récit d’André Comte-Sponville pourrait en rester là. Mais il y a encore un nœud : parfois, un être humain n’éprouve ni éros ni philia pour son prochain. Il n’a pas non plus l’intention de lui tomber dessus et de l’agresser, même si celui-ci vient de le bousculer par mégarde dans la rue.

Homo sapiens est en principe une espèce cultivée : elle manifeste une morale, et a minima une politesse pour régler les malentendus et les litiges qui jalonnent son quotidien.

André Comte-Sponville constate par ailleurs que l’on ne peut pas nous demander l’impossible : donner de l’éros et/ou du philia aux 7 milliards d’humains qui peuplent la planète Terre. Notre capacité d’amour est limitée. Que faire ? Continuer à se faire la guerre ? Ou inventer une troisième forme d’amour ?

Statue à l’intérieur de l’église de Rancon - Office de tourisme de Gartempe Saint-Pardoux.Trois siècles et demi après la mort d’Aristote, en un coin reculé de l’Empire romain, un homme s'avance vers la foule. Il parle en dialecte araméen : « Aimez-vous les uns les autres » ; « Aimez vos ennemis ». Le public semble le croire sur parole. En tout cas l’homme doit avoir du charisme : ses discours sont traduits en grec, langue en usage dans tout le bassin méditerranéen. Puis il finira crucifié.

Cette forme d’amour trouve sa traduction par le mot agapè. Ou caritas en latin. Ou amour de charité en français. On le trouve dans divers courants philosophiques et religieux, jusqu’à Lao Tseu. Il est traduit par ouverture, bonté, compassion, empathie. « Heureux sont les doux car ils possèdent la Terre », dit Matthieu dans le Nouveau Testament.

Pourquoi avons-nous besoin d’agapè, que l’on soit croyant ou non ? Parce qu’éros (= je te veux) et philia (= je suis heureux que tu existes) ne suffisent pas à créer des relations paisibles au sein d’une communauté.

Nom du photographe inconnu.Agapè est précieux jusque dans l’intimité d’un couple. Consentir à exister un peu moins ; reculer de deux pas pour laisser l’autre exister, surtout s’il est en fragilité. Agir ainsi, c’est manifester un amour de charité pour son conjoint, explique l’auteur. Agapè invite à « un moment de douceur, de délicatesse, de retrait qui vient tempérer ce que la puissance joyeuse de philia peut avoir de trop affirmatif, expansif, envahissant », écrit-il.

Quel bonheur serait possible à deux sans la douceur d’aimer ? Agapè protège la fragilité de l’autre, y compris contre soi.

Agapè est aussi précieux lorsqu’un parent renonce à sa toute puissance pour laisser grandir un enfant, lui donner plus d’espace pour exister, au lieu de lui injecter sa conception du monde.

André Comte-Sponville propose de relire la phrase « Aime ton prochain comme toi-même » ainsi :

L’amitié vue par Adrien Lefèvre, photographe.« Jésus ne nous demande pas quelque chose de fou ou d’inaccessible. Il nous demande juste de nous aimer comme nous sommes (c’est-à-dire comme n’importe qui), et dès lors d’aimer logiquement, banalement, n’importe qui comme nous-même. » Rien de plus. Une règle élémentaire de courtoisie, en somme.

Pour le philosophe, l’amour de charité est « un idéal qui brille par son absence. Mais il brille. Cet idéal nous éclaire vers un amour de plus en plus large. Comme nous partons de très bas, nous avons une bonne marge de progression.

« L’amour universel de charité est hors de notre portée. Ce n’est pas une raison pour renoncer à avancer. »

Éros + philia + agapè

. . .La complicité vue par Gustave Deghilage, photographe.André Comte-Sponville décrit ainsi un amour qui s’appuie sur trois pôles : éros, philia, agapé. Éros dit la concupiscence de l’enfant (même à l'âge adulte). Philia exprime la joie du partage. Agapè incarne un amour inconditionnel. Chaque relation humaine dose éros, philia et agapè à sa façon. Chaque être humain a sa part d’infantile et de maturité.

Pour André Comte-Sponville, éros a tout pour séduire, surtout si on le confond avec érotisme. Or, « es libertins, prisonniers d’éros, sont des gens qui ne veulent pas grandir. Ils se satisfont du plus facile. Le couple est plus exigeant et plus riche (…). Nous sommes nombreux à savoir combien cela est délicieux. Que ceux qui n’aiment pas cela n’en dégoûtent pas les autres. »

Alors, plutôt que Lamartine, le philosophe s’en remet à un autre poète, Rainer Maria Rilke, pour résumer sa pensée :

« Il est bon d’être seul parce que la solitude est difficile. Il est bon aussi d’aimer car l’amour est difficile. » (2)

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Livre : Le sexe ni la mort, par André Compte-Sponville (Albin Michel). Choisir un livre dans une librairie indépendante : chez-mon-libraire.fr.

Après un exposé sur les trois amours, André Compte-Sponville aborde d'autres sujets dans son livre : Le sexe ni la mort, une philosophie de la sexualité (Qu’est-ce que la sexualité ? Quelques philosophes et la sexualité. L’érotisme. Le désir, désespérément). Entre passion et vertu, sur l’amitié et le couple. De la concupiscence à la charité : l’amour selon Blaise Pascal. Devenir rien : l’amour et la mort dans la philosophie de Simone Weill.

(1) Le banquet, essai philosophique de Platon.

(2) Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète. Lettre du 14 mai 1904.

Ou lire l'intervention d'André Comte-Sponville sur France Culture ici.


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