À Borce un éleveur a vécu coupé du monde, après le déluge en 2024. Jean-François Cedet raconte 4 jours et 4 nuits inoubliables en montagne.
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À deux heures du matin, la Montbéliarde meugle à qui mieux mieux. Auprès d’elle, Jean-François Cedet fait de son mieux. Ça y est, le veau sort enfin une tête. Et tandis que la mise bas s’achève sur la paille, un roulement de tambour enfle au-dehors. L’éleveur passe une tête : le gave d’Aspe est devenu un giga torrent. Il charrie des arbres, de la caillasse, des rochers.
Dans la nuit du 6 au 7 septembre 2024, le déluge de pluie a tout emporté.
Quand il se lève à 6 h 30 du matin après un sommeil aussi bref que léger, l’éleveur découvre « un paysage lunaire ». Sentiers engloutis. Routes coupées. Des cailloux et des branches partout. Le gave a triplé de largeur. L’eau brunâtre transporte du bois, mais aussi du plastique et du métal : un conteneur à poubelle, une poussette, un vélo. Le tout se mêle aux gravats. De crevasse en crevasse, Jean-François Cedet fait ses calculs : il a perdu 5 hectares de prairie. Mais ce matin-là, il ignore que sa ferme est devenue une île : du Bérat, impossible de s’échapper.
Là où coule un arec, il dégage l’accès avec une pelle. Sauf que, deux kilomètres plus bas, la route d’Aubise n’existe plus. La passerelle qui enjambe le gave d’Aspe tient bon, mais la vague déferle tout autour. Plus loin, la RN 134 n’est qu’un trou béant. Ni électricité, ni téléphone mobile : l’éleveur va passer quatre jours, seul avec sa mère. Mais aussi avec 15 vaches et 120 chèvres. Lesquelles doivent passer à la traite matin et soir.
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Sans nouvelles de sa femme et de ses filles - et réciproquement -, l’éleveur se remet au travail. Grâce à un générateur de secours qu’alimente le gasoil de son tracteur, il parvient à réactiver la salle de traite. Oui mais comment pâturer quand l’herbe vient à manquer ? Jean-François Cedet improvise un itinéraire pour que ses vaches rejoignent le Bérat-du-Haut. Et quand l’homme se risque dans la boue pour mesurer les dégâts, il pile : des câbles EDF gisent au sol puis dans l’eau.
« Le métier devient usant », souffle-t-il neuf mois plus tard dans la cuisine de sa maman. Laquelle vient de fêter ses 87 ans.
Mais comme il aime ses bêtes, surtout ses chèvres qu’il trouve « joueuses, curieuses, affectueuses », il surveille l’eau qui reflue puis se retrousse les manches : autour de la ferme, une montagne de réparations l’attend. Au micro, les pouvoirs publics promettent « une aide exceptionnelle ». Dans les faits celle-ci s’élève à 30 % des dépenses pour 20 000 € estimés de frais. L’aide sera versée un jour, si tous les justificatifs sont réunis. En attendant Jean-François Cedet va et vient avec son tracteur pour déblayer la caillasse, évacuer les branches, refaire une clôture.
Mais surtout, il guette le gave d’Aspe en amont.
Car après le déluge du 7 septembre, la rivière a changé de lit.
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Et Jean-François Cedet a beau donner l’alerte, le syndicat des eaux hésite à élever une digue pour remettre le cours d’eau dans son lit : trop cher. Quatre mois plus tard, des chutes de neige suivies d’un brusque redoux provoquent une seconde crue : janvier 2025, le cauchemar continue. En dix minutes, quatre mois de restauration part à vau-l’eau. Tiens, voilà un délégué du syndicat des eaux. À 14 heures, il grimpe sur la plateforme ferroviaire pour embrasser le lac. L’éleveur le rejoint à grand-peine, cuissardes jusqu’aux genoux. Cette fois les autorités valident la digue.
Février 2025 : avec l’aide d’une entreprise basée à Arette, l’éleveur passe jour et nuit à remblayer, dégager, nettoyer. À son tour le Département des Pyrénées Atlantiques entre dans la danse : le GR 653 est de sa compétence. Les pelleteuses remettent le gave dans son lit, sous la passerelle. Celle-ci revoit passer quinze vaches, deux randonneurs. Jean-François Cedet dégage des rigoles encombrées de cailloux. Il scie des troncs. Il achète des piquets d’acacia pour refaire ses clôtures une seconde fois. Puis il lève la tête : à la ferme, le déluge a fragilisé le toit.
L’assurance prendra-t-elle en charge les travaux de toiture ? Va pour cette fois.
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« Ici je suis la 4e génération d’éleveur », calcule l’homme en comptant sur ses doigts. Il sait que ses deux filles Coraline et Mylène ne reprendront pas l’exploitation : ni l’une ni l’autre n’a la foi. À 57 ans, l’éleveur embauche Regina à mi-temps : chaque matin, elle l’aide à fabriquer puis affiner les tommes. Celles de chèvre se vendent de mieux en mieux : quand les bêtes se nourrissent dehors avec de l’herbe, le fromage attire les palets curieux. On l’achète à l’épicerie communale d’Urdos. On le consomme en galette à la crêperie de Borce.
Pour les cinq années qui restent avant la retraite, Jean-François Cedet est lucide : en haute Vallée d’Aspe, les paysages sont bouleversés à jamais. « La végétation ne repousse pas sous trois mètres de caillasse ». Cela lui fait de la peine, mais pas autant que les anciens « qui n’ont jamais vu ça ». Il finit son café, jette un œil à la fenêtre : « Pour faire ce métier, il faut être vaillant ». Vaillantes sont les chèvres à l’automne quand, une fois taries, elles grimpent à 1 500 mètres d’altitude, puis oublient de redescendre avant la nuit.
Alors Jean-François Cedet se remet en marche. Il arpente les forêts et prairies qu’il connaît par cœur. Il appelle. Peine perdue : les coquines se sont allongées quelque part, dans un pré en forme de cuvette. Il est 22 heures, l’éleveur rentre bredouille mais se rassure à dîner : « Pour l'instant, les ours ne rôdent pas dans ce coin-ci de la Vallée ».
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• Jean-François Cedet a obtenu son BEP agricole à Oloron-Sainte-Marie en 1985. Il aura 40 ans d’élevage professionnel en 2026.
• Il élève 15 vaches de races Montbéliarde et Brune des Alpes. Le taureau est de race charolaise.
• Les 120 chèvres sont de races alpine et saanen (couleur blanche). Il y a aussi 7 boucs.
• Avec deux troupeaux, l’éleveur fait 4 traites par jour : deux le matin, deux le soir.

• Le 1er mai 2025, il a obtenu la médaille d’or pour sa tomme de chèvre et la médaille de bronze pour sa tomme de vache au concours départemental de fromage fermier.
• Quand il prend des vacances, c’est une journée : il faut être à la traite pour 18 heures.
• La route d’Aubise qui mène à la ferme de Jean-François Cedet a ouvert en 1972. Auparavant, il fallait traverser le gave d’Aspe par un ponton en bois pour y accéder. Dans les années 1960, la ferme acquiert l’un des tout premiers tracteurs de la Vallée. Faute de route d’accès, le tracteur est démonté sur une rive du gave, puis remonté sur l’autre rive du gave.
• Le moment venu, Jean-François Cedet cherchera un couple pour prendre sa succession. Des Aspois, ou des candidats venus d’ailleurs ? Cela lui est égal, du moment qu’ils connaissent le métier. D’autant que l’élevage de chèvres est selon lui une activité d’avenir. À condition d’aimer les bêtes et d’accepter les aléas : un animal malade, un vêlage qui se passe mal, un tracteur en panne.
• L’exploitation de Jean-François Cedet s’appelle Ferme de la Cristallere.



• Page publiée le 2 juin 2025, mise à jour le 29 juin 2026.
• Textes, photographies : Erik Brissot, Le Corps S'éveille.
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